vendredi 12 août, 2022 | 16:13

Les masques de Nouna : Les responsables coutumiers en parlent

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Situé à 90 kilomètres de la frontière du Mali, Nouna, chef-lieu de la province de la Kossi dans la région de la Boucle du Mouhoun au Burkina Faso, tient chaque année sa traditionnelle fête coutumière des masques. Cette pratique perpétuée depuis la nuit des temps n’est pas sans difficultés de nos jours au regard de la modernisation. Celle de 2020 qui a encore suscité de l’engouement au sein de la population, a connu sa clôture le vendredi 10 juillet 2020. Pour la première fois dans l’histoire, les coutumiers de Nouna ont bien voulu nous (Ndlr Timbanews.net) accorder un entretien sur leurs masques. C’était sous le contrôle et avec la participation de Tôlon DAMA « do ti », chef des masques. Lisez !

Timbanews.net : Quel est le rôle et place des masques dans la communauté ?

Les responsables coutumiers des masques (RCM): Nous sommes nés trouver la coutume chez nos aïeux depuis la nuit des temps. Les masques c’est pour d’abord demander la pluie, une bonne pluviométrie, de bonnes récoltes. Ensuite les masques c’est pour chasser hors de la cité les mauvais esprits qui peuvent provoquer les incidents malheureux, les bagarres et mésententes dans la communauté. Sans l’entente, sans la paix, la pluie aussi ne tombe pas. Si bon Dieu vous gratifie de sa bonté, vous devez aussi avoir pitié les uns des autres, vous aimer et vivre dans la paix.

      Les masques sont une obligation coutumière annuelle. Si vous ne respectez pas cette coutume les ancêtres vous le rappellent par plusieurs signes et faits :

  •  Déjà à l’approche l’ouverture de la saison des masques, vous voyez des enfants de 4 à 5 ans qui imitent les masques, tapent des boîtes comme tam-tam, s’habillent en feuilles ou par des chiffons. Or ils n’ont aucune notion exacte du temps ou des mois dans l’année. Ce sont des signes annonciateurs des ancêtres.
  • Des coutumiers verront des masques en rêve ou par apparition.
  • Au pire des génies viennent sous forme de masques vrais et fouettent les responsables coutumiers qui devraient perpétuer la coutume. On en a vu dans des villages comme Bankoumani, Pâ.

Il y a trois grandes catégories de masques :

  • Les masques danseurs en feuilles ou en fibres ;
  • Les masques gardiens des danseurs en feuilles uniquement ; ce sont eux qui ont le fouet pour éloigner les badaud non-initiés et les provocateurs ;
  • Le masque nocturne accompagnateur des chanteuses qui implorent aussi la pluie ; il est toujours seul.

Timbanews.net : Comment sont organisés les coutumiers pour réussir une telle activité surtout dans une ville cosmopolite comme Nouna ?

 RCM : Il y a trois niveaux de coutumiers :

  • Les « Kôba » qui sont les plus vieux (au-delà de 60 ans environ) : ils sont chargés des adorations et sacrifices. Ils sont en lien permanent avec les ancêtres et les mânes. Ils prennent les importantes décisions et les sanctions extrêmes.
  • Les « Kiômô » moins âgés (à partir de 50 ans environ) : ils reçoivent les ordres des « Kôba ». ils sont chargés de certaines adorations et sacrifices moins importants. Ils prennent des décisions et sanctions moins importantes.
  • Les « Doundoun-ti » plus jeunes (à partir de 40 ans) : ils sont l’organe d’exécution pour que la saison des masques réussisse pour les aspects visibles. Ce sont eux qui réunissent le matériel et les objets d’accoutrement, accompagnent les jeunes garçons en brousse, qui assurent la restauration, veillent à la discipline et à la performance chorégraphique des masques. Ils règlent la programmation et le chronogramme de sortie et/ou de tournée des masques.

Timbanews.net : Quelles sont les conditions pour être initié aux masques ?

 RCM : Il faut d’abord appartenir à la communauté marka, Bwaba ou Bobo-fing. Ensuite avoir payé un premier droit de 15 F ou 20 F selon qu’on est garçon ou fille. Après cela, pour les garçons, il faut faire la demande auprès de « Kiômô ». Les « doundoun-ti » préparent les rites et exécutent l’initiation sous le regard des « Kiômô ».

       Après au moins une saison, l’initié garçon peut demander à porter les différents masques selon ses compétences. Là il y a une autre obligation à accomplir.

Timbanews.net : Pourquoi alors on voit des jeunes d’autres ethnies que ce que vous citez, porter ou suivre les masques ? Comment ont-ils accès ?

RCM : Il y a certaines exceptions telles que nos neveux (les enfants de nos sœurs et filles mariées ailleurs) ou les enfants adoptés dans notre communauté jusqu’à l’âge adulte. C’est pour ne pas les brimer, et leur permettre d’approcher les masques, car ils doivent vivre nos joies et nos peines en communauté. Pour les autres cas, ce sont des fraudes non découvertes.

Timbanews.net : Cette situation peut entrainer des dérives en ville. Lesquelles vous arrivez à constater ? Et que faites-vous ?

 RCM : La ville de Nouna grandit de jour en jour, la population s’accroit. Or le nombre des coutumiers diminue par l’envahissement des religions importées. Quand la période des masques arrive tous les habitants veulent y voir quelque chose pour se distraire. Il y a des chrétiens et musulmans qui nous soutiennent dans l’organisation, spirituellement, matériellement et même financièrement. Par contre certains veulent nous créer des problèmes. C’est ainsi que certains jeunes non-initiés arrivent à infiltrer dans nos rangs des masques « illégaux », parallèles. Ou des jeunes délinquants non  avoués portent le masque pour des objectifs contraire à la coutume. C’est pourquoi vous voyez des masques spécialisés dans la mendicité, qui usent même parfois du fouet pour régler leurs comptes avec des tiers. Cela est mauvais pour nos demandes de pluies, objet principal du masque. Tout le monde peut donner quelque chose aux masques pour avoir des bénédictions, la protection, ou valoriser la coutume. Mais le masque ne doit pas rendre obligatoire ce don. Quand nous constatons de tels comportements, nous faisons ramener le masque à la base pour des remontrances. Si le porteur du masque n’est pas initié ou n’est pas connu de la communauté, il y a des sanctions qui s’appliquent. Le non-respect des sanctions se répercute sur le fautif et ses proches.

Timbanews.net : Les femmes ont-elles un rôle dans cette tradition ?

 RCM : Bien sûr. Ce sont elles qui assurent la cuisine, la préparation du dolo (bière de mil). Ce sont les femmes qui servent les repas, le dolo à tous les groupes. Les femmes apportent l’eau pour arroser les masques qui dansent. Elles glorifient les masques par des cris bien connus en milieu marka, le « kouyou ». La danse nocturne de masques est animée par les femmes qui chantent. Les femmes ont une place non négligeable.

Timbanews.net : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans la pratique de cette coutume des masques ?  

 RCM : La première difficulté est la pléthore d’initiés et partant de la difficulté à les maîtriser. Dans tout système il y a des brebis galeuses. Mais jusque-là nous remercions nos ancêtres pour leur protection.

 Ensuite c’est la difficulté matérielle et financière. Le matériel utilisé pour les masques se fait de plus en plus rare dans nos contrées. Si bien qu’on est obligé de parcourir plus de 100 Km pour avoir certains éléments. Cette année, les jeunes sont même allés jusque dans la province de la Comoé (Banfora) pour se procurer des « matières premières ». Financièrement, la saison des masques coûte très chère, ce que beaucoup de gens ignorent. La restauration de la clôture de saison nous coûte près de 200.000 F par jour pendant trois à quatre jours selon les années. Il faut faire manger les masques, les griots, les trois ordres de coutumiers, les femmes et tous les étrangers qui viennent des villages voisins. Et on ne mange pas sans boire du dolo en coutume. La surveillance des masques pour s’assurer de la discipline nous coûte 160.000F pour quatre jours. Nous avons au moins 10 surveillants dispersés dans les secteurs qui ont chacun 4.000F/ jour pour le carburant, les crédits d’unités pour joindre la base en cas de dérives. Hors mis cela chaque trois ans il faut immoler un bœuf. En somme la saison des masques nous coûte plus du million. Nous profitons remercier les bonnes volontés qui nous soutiennent en plus de notre propre apport.

Timbanews.net : Quel est votre dernier mot ?

 RCM : Nous vous remercions de nous avoir approché pour cette causerie, qui nous pensons n’enlève rien aux valeurs coutumières. Au contraire ça nous permet de faire connaître au grand public ce qui n’est pas tabou ou secret. Nous remercions les ancêtres de nous avoir accordés la santé et la paix tout au long de cette coutume puis de nous avoir gratifiés d’une grande pluie à la clôture. Nous demandons à ceux qui ne connaissent pas notre coutume de la respecter simplement et d’éviter les provocations inutiles. Nous remercions une fois de plus les donateurs et souhaitons que d’autres soutiens arrivent pour nous aider à pacifier la cité et promouvoir l’entente et la paix.

Propos recueillis par : Issa Lazare Kolga

www.timbanews.net

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2 réponses

  1. Félicitations à Timbanews pour cette courageuse et belle initiative d’approcher les coutumier. L’entretien est bien rendu. Bonne suite à l’équipe de Timbanews.

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